GAZA AU 20H : 29 SECONDES POUR 100 JOURS

« Ce massacre a une escorte médiatique qui le rend possible. Cette escorte, c’est nous. N’ayant aucune possibilité de changer les choses, je pars avec un retard coupable ». Le 8 janvier dernier, ce sont avec ces mots que Raffaele Oriani a mis fin à 12 ans de collaboration avec le journal italien La Repubblica, dans une lettre de démission qu’il adresse tant à sa rédaction qu’à l’ensemble de ses collègues (1).

Par cet acte, le journaliste entend dénoncer le refus des médias occidentaux à couvrir correctement le massacre en cours à Gaza. Le lendemain, Alain Gresh insiste dans son éditorial pour l’Orient XXI (2), où il déplore la complicité de tous dans cette silenciation du génocide, mais aussi le manque de solidarité insultant de la profession envers les journalistes palestiniens, dont 109 ont été tués par l’armée israélienne, qui tous les jours diffusent les images et alertent de la situation sur les réseaux sociaux.

Une faute éthique inexcusable et dangereuse en partie documentée par The Intercept (3), qui a analysé le traitement médiatique des bombardements israéliens sur Gaza par le New York Times, le Washington Post et le LA Times. Au-delà du mépris inhumain pour les journalistes gazaouis – alors que pour tout autre conflit, le corporatisme a favorisé une émotion plus forte lorsque les victimes étaient des reporters -, de la minimisation des faits, de la déshumanisation des Palestiniens, les médias occidentaux semblent ne plus s’intéresser du tout à l’Histoire qui se fait en direct.

Ainsi, pour illustrer l’ampleur de cette indifférence en France, nous avons analysé les journaux télévisés (JT) de 20h des trois grandes chaînes généralistes du pays : TF1, France 2 et M6. La période choisie est celle du 8 au 14 janvier 2024. Première semaine cruciale de l’année puisqu’elle couvrait l’examen de la plainte inédite de l’Afrique du Sud contre Israël pour violation de la Convention pour la prévention et la répression du génocide par la Cour Pénale Internationale, et marquait les 100 jours post-attaques du 7 octobre et des bombardements israéliens sur Gaza*.

On se consacre ici à la télévision dans un premier épisode, le deuxième concernera la presse écrite. Comme déjà indiqué dans d’autres articles, la télévision est le premier support d’information pour encore la majorité des Français et les JT du soir attirent en moyenne 11 millions de téléspectateurs, donc bon ça fait du monde à informer correctement.


EN CHIFFRES

29 SECONDES D’ANTENNE POUR GAZA EN 7 JOURS

La donnée la plus marquante est que sur les 20 JT analysés, seulement 29 secondes de temps d’antenne ont été consacrés à Gaza et au sort des Palestiniens. Plus en détails, cela donne 5 secondes pour TF1, 10 secondes pour M6 et 14 secondes pour France 2.

Ni les bombardements israéliens, ni la situation à Gaza ou même dans les camps de réfugiés au Liban ou en Cisjordanie, n’ont fait l’objet d’un titre en ouverture des journaux étudiés.

Ce temps d’antenne, si nous pouvons même appeler cela comme ça tant il est ridicule, a été donné par les 3 chaînes le même jour, soit le 14 janvier. M6 et France 2 ont montré de très brèves images d’une foule indistincte au milieu des débris à Gaza. TF1 a uniquement parlé de « 100 jours de calvaires pour les civils palestiniens mais aussi pour les familles israéliennes sans nouvelles de leur proche ». Le nombre de morts palestiniens n’est indiqué qu’une seule fois par France 2 et il est approximatif de « plus de 23 000 morts ».

Passée cette demie minute, le terme « Gaza » n’est mentionné qu’à 3 autres reprises dans notre analyse, uniquement lors des sujets sur les bombardements américains et britanniques sur le Yémen, le 12 janvier. A noter que ces mentions ne sont que le fait de reprises des déclarations des Houthis.

5 MINUTES D’ANTENNE POUR LES ISRAELIENS

S’il fallait le souligner, Gaza et les Palestiniens n’ont pas de sujet consacré. Ces 29 secondes sont toutes extraites de sujets plus larges sur les 100 jours dits de « guerre entre Israël et le Hamas » dans chacun des journaux et dont la « plus grosse » partie se concentre sur l’hommage fait aux otages à Tel-Aviv. Si M6 et TF1 consacrent respectivement 20 secondes à ces derniers, France 2 va y passer 2 minutes 14.

Par ailleurs, France 2 diffuse le 8 janvier, un reportage de 3 minutes sur la demande croissante de permis de port d’armes en Israël depuis le 7 octobre. Trois minutes où aucune référence à la Palestine ne sera faite. Même le Hamas n’est pas cité, seulement « les attentats du 7 octobre ». Trois minutes où l’on suit une famille israélienne s’acheter des armes. Trois minutes sans contextualisation. Trois minutes qui ont, elles, été annoncées dès l’ouverture du journal.

0 SECONDE POUR LES AUDIENCES DE LA HAYE   

Pour les audiences de La Haye, en deux jours, c’est exactement 0 seconde de temps d’antenne, ni pour les plaidoiries sudafricaines, ni pour les plaidoiries israéliennes. Bref.

PRIORITE AU DIRECT : ALAIN DELON, LE FROID EN HIVER ET LES CARAMBARS

En comparaison, d’autres sujets d’actualité sont revenus à plusieurs reprises dans les journaux tout au long de la semaine. Le gouvernement français a été le sujet les plus traité sur toute cette période. Suivent le froid en hiver, l’inflation et le CES Las Vegas.

S’il ne paraît pas tout à fait déconnant de consacrer une partie de l’information à l’actualité chaude du pays, nous pouvons nous étonner de la priorité donnée à d’autres alors qu’un état s’acharne à faire disparaître toute une population depuis une centaine de jours.

Par exemple, au premier jour de l’examen de la plainte sudafricaine contre Israël à La Haye, TF1 va consacrer un sujet de 2 minutes à la famille Delon. L’embrouille fratricide des Delon a même le droit de citer dans les titres d’ouverture du journal. Idem sur M6 le même jour. Sur toute la semaine, « l’Affaire Delon » va revenir 3 fois dans les JT.

Lors des deux jours d’audience historiques à la CPI, les deux chaînes vont même exceller dans le sujet froid ou d’importance très relative. Le 11 janvier sur M6, 2 minutes seront consacrées au nouveau clip de Jennifer Lopez. Le 12 janvier, TF1 va diffuser une grande enquête sur le trafic de cigarettes, puis 4 minutes de reportage au sein de la brigade cynophile du GIGN et enfin, un long format sur le changement de recette du bonbon Carambar d’une durée de 3 minutes 49 exactement.

PLUS DE 23 000 MORTS QUI N’EXISTENT PAS

Cette couverture médiatique de Gaza est une énième démonstration de la valeur donnée aux vies en fonction de leur existence géographique. Celle des Palestiniens n’est pas même nulle, elle est inférieure, qu’importe même qu’elle soit journaliste ou enfantine. Dernier exemple, le 11 janvier, France 2 va diffuser un sujet sur le bombardement russe d’un hôtel en Ukraine. Il n’a fait aucun mort mais la chaîne va s’y attarder pendant 3 minutes en insistant sur le nombre de blessés, parmi lesquels des journalistes. Pire, Anne-Sophie Lapix ira même jusqu’à conclure en disant que cela permettait de « noter la difficulté pour les journalistes de faire leur travail sur un terrain de guerre ». Une empathie inexistante lorsqu’il s’agit des Gazaouis, une note absente quand il s’agit de dénoncer l’impossibilité de se rendre à Gaza pour les journalistes extérieurs, une phrase insultante insultante en somme.

Sur ces 7 jours, Gaza et les Palestiniens n’ont existé que 29 secondes. Dans sa démission, Raffaele Oriani écrivait qu’« aujourd’hui deux familles massacrées ne figurent qu’à la dernière ligne de la page 15 » de La Repubblica. En France, 100 jours, 59 000 blessés, 200 000 déplacés, 23 000 morts dont plus de 5 000 enfants, n’ont le droit qu’à 29 secondes d’antenne.

C’est la première fois dans toute l’histoire qu’un massacre a lieu avec autant de documents filmés et diffusés en direct. Tout est à disposition pour raconter ce qu’il se passe, tout est en 4k, tout est là, les crimes de l’état israélien sont littéralement live-streamés par des journalistes sur place, toujours en vie alors que sciemment ciblés par l’armée.

La plainte de l’Afrique du Sud contre Israël à la CPI, est venue apporter encore d’autres matières, preuves et documentations pour informer le monde. Si elles étaient l’occasion pour les médias de retracer toute une chronologie, d’enquêter et d’alerter l’opinion publique, ces audiences étaient déjà de fait historiques, dans leur base même, et géopolitiquement et médiatiquement, de par leurs caractères inédits et possibilités diverses et variées de diffusion en direct.

Pourtant, si l’on a regardé les journaux télévisés des grandes chaînes françaises entre le 8 et le 14 janvier 2024, tout ça, il est impossible de le savoir.  

FIN

Sources et informations complémentaires

(1) Lef.it, 8 janvier 2024 : Raffaele Oriani et « la honte de tous à Gaza »

(2) OrientXXI.info, 9 janvier 2024 : Gaza. L’escorte médiatique d’un génocide

(3) The Intercept, 9 janvier 2024 : COVERAGE OF GAZA WAR IN THE NEW YORK TIMES AND OTHER MAJOR NEWSPAPERS HEAVILY FAVORED ISRAEL, ANALYSIS SHOWS

Méthodologie

* Pour cette étude, nous avons analysé les 20 journaux télévisés de 20h diffusés sur TF1, France 2 et M6 entre le lundi 8 janvier et le dimanche 14 janvier 2024. Nous avons recensé l’ensemble des thématiques et sujets abordés dans ces éditions, sur un tableau Excel dont nous pouvons ouvrir l’accès sur demande.

Quand nous parlons du temps d’antenne de Gaza, nous parlons d’images diffusés de la bande de Gaza et de mentions faites à l’oral aux victimes gazaouis.